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Crale, le retour : un concert revisité MINGUS 1964

Me revoici ! J’avais écrit en 2012, deux articles ( 1 2 ) sur la musique brésilienne.
A cette occasion j’avais commencé à jeter timidement quelques idées sur le papier pour être ensuite submergé et même obsédé par un torrent d’idées plus ou moins pertinentes, que j’essayais de mettre en forme, et par une euphorie d’écriture qui atténuait sérieusement mon sens critique. Après avoir livré ces textes et les avoir relus un peu plus tard, j’ai senti mon euphorie s’évaporer. C’est pourquoi, aidé aussi par ma paresse, j’ai retardé de plus en plus l’écriture de la suite que j’avais promise (aux autres mais aussi à moi même) .
Il y a quelques jours, Robert Latxague, un ami de longue date, m’a transféré un mail d’une personne cherchant des témoignages sur le concert de Charles Mingus au théâtre des champs Élysées, en Avril 1964. C’était vraiment une tentation redoutable car j’ai effectivement assisté à ce concert et que je le considère comme un de mes plus grands souvenirs musicaux. De plus j’avais, dans un coin du cerveau, l’idée de raconter quelques concerts mémorables auxquels j’avais assisté. Aussi j’ai donné rapidement mon accord. Je suppose que le demandeur pensait que je lui fournirai, en peu de lignes, quelques détails pittoresques mais l’effet de ma cyclothymie d’écriture, repassée dans le mode euphorique, m’a relancé sur les mêmes traces que deux ans avant : débuts timides puis montée d’une excitation, attisée par le démon de l’écriture (malheureusement il me possède plus que je ne le possède). Il en a résulté un “objet” un peu trop volumineux, que je considère maintenant avec beaucoup de circonspection (pas autant que mon correspondant, sans doute, avec la surprise en prime).
J’ai trouvé que tout ceci était un peu lourd pour deux personnes et j’ai décidé d’en faire profiter (pâtir ?) un plus large public, c’est à dire l’honorable lectorat de ce blog. Pour le rendre moins aride, j’y ai rajouté quelques images et quelques sons.

Note : Dans la suite,cliquer sur les liens en rouge pour voir les vidéos

50 ans après : the great Mingus concert  1964 (un concert revisité)

Quels souvenirs précis reste t-il après 50 ans ?  La tournée de 1964 a été amplement documentée depuis par le son puis par l’image et le concert du 19 avril reproduit en vinyle puis en cd. Alors, que peut on ajouter en ayant été témoin direct ? On peut raconter l’état d’excitation puis d’impatience qu’on partageait dans la file d’attente et dans la salle, le plaisir de voir “en vrai” ces “héros” de notre univers musical. On peut essayer de comprendre pourquoi, malgré tout ce que nos connaissances permettaient d’anticiper, nous avons été choqués, bouleversés, éblouis et pourquoi, 50 ans après, ce concert reste un de mes plus beaux souvenirs d’auditeur. J’ai tenté d’expliquer aussi pourquoi “mon” concert n’a pas été celui des autres en insistant sur les “préparatifs” (plusieurs mois ou deux heures avant…)  Quoiqu’il en soit j’ai pris beaucoup de plaisir à  replonger dans cette période qui était aussi celle de ma jeunesse.

Les prémices

Il faut d’abord préciser que j’habitais à cette époque à Bagnéres de Bigorre, dans les Pyrénées, et que j’effectuais ma première année d’enseignement au lycée de Pau (j’avais 24 ans). Avec 2 ou 3 amis, fans de jazz comme moi, nous suivions attentivement les programmes de jazz sur Paris et nous lancions des expéditions plus ou moins aventureuses (en Dauphine un peu fatiguée, sans autoroutes à l’époque; 11 heures de trajet souvent nocturnes..) pour les affiches les plus attractives (Coltrane 4tet, Jazz messengers, Th.Monk octet, Sonny Rollins-Don Cherry…).
J’avais remarqué que l’extraordinaire sextet de Charles Mingus passerait à Paris au mois d’avril et que j’avais la possibilité d’y “monter”(sans doute les vacances de Pâques), pour retrouver ma sœur, future architecte et aussi “branchée” jazz.
Charlie Mingus présentait, à lui seul, un énorme intérêt pour moi : je connaissais sa dimension de soliste novateur à la basse, sa trajectoire de “sideman” avec L.Armstrong, L.Hampton, D.Ellington, C.Parker, D.Gillespie, M.Davis,R.Norvo et tant d’autres, et surtout son talent de leader de groupes (ses Jazz Workshops) et de compositeur, alimenté par des conceptions musicales très larges (du gospel et du blues à la musique européenne impressionniste et Bartok, de Duke Ellington à des influences espagnoles) . Équilibriste sur le fil du temps, il jonglait avec les mesures paires ou impaires, maniait avec dextérité (et D.Richmond) l’accélérateur et le frein de ses bolides musicaux. J’avais déjà acheté bon nombre de ses disques “Mingus ah hum”, “Prebird”, “The clown”, “Pithecantropus erectus”, “Blues and roots”.mingus ah hum“Wonderland” et même, un mois avant le concert, l’étonnant “Black saint and sinner lady”. On entend dans ces albums toute l’énergie tendue vers la transe, puisée dans les églises noires de sa jeunesse, mais aussi la rage accumulée par des années de confrontation avec le racisme et ses humiliations. On y trouve, alternés avec des merveilles mélodiques ou des moments de “groove” implacable, quelques passages chaotiques et violents qui préfigurent ce que sera le Freejazz. Justement, dans le groupe annoncé pour Paris, à côté de l’inévitable ou irremplaçable Danny Richmond (je le verrais 10 ans plus tard avec un autre groupe phare de Mingus) des boppers Johnny Coles et Cliff Jordan et de l’inclassable pianiste Jacki Byard, on trouve le saxophoniste-flutiste Eric Dolphy, l’un des “passeurs” les plus importants vers le freejazz. Je connaissais ses disques Prestige Newjazz (et ceux de J.Byard sur le même label ), ses collaborations avec Chico Hamilton, Max Roach, Ornette Coleman, Georges Russell et surtout Booker Little puis John Coltrane.blues and roots
Résumons nous : je n’avais vu en concert aucun des musiciens de ce groupe et la présence d’un seul parmi trois d’entre eux (Mingus, Dolphy, Byard) aurait suffi pour me faire accourir. Ajoutez à cela le pressentiment d’une adéquation presque parfaite de toutes ces personnalités musicales avec l’univers Mingussien et vous comprendrez que je ne suis pas arrivé là par hasard.
Donc, nous sommes dans la soirée du 18 avril 1964 et notre concert n’a lieu qu’à minuit (il sera donc daté du 19 comme l’explique A.Francis dans les notes de l’album). Nous avons quelques heures à perdre et là, cet aveu risque de faire grincer les dents de quelques fanatiques de la “Great black music”, nous décidons, avec ma sœur, d’en profiter pour voir le film “Les parapluies de Cherbourg” de Jacques Demy qui sort à cette époque dans une salle toute proche.

Comment peut-on, dans une même soirée, mêler la délicatesse (la mièvrerie ?) de l’univers visuel de Demy et musical de Legrand avec la crudité (la cruauté ?) de la musique de Mingus et de ses improvisateurs ?  D’un côté un climat doucement mélancolique et maitrisé, des couleurs pastels, la beauté élégante de Catherine Deneuve, de l’autre un humour grinçant (Fables of Faubus), une évocation de la violence, les fulgurances imprévues des solistes, le fracas rythmique de Danny Richmond, parfois une sensation de délire… Et pourtant, pour nous, rien de choquant. Nous avons été enchantés par la subtilité de Demy et Legrand, jouant avec les codes du mélo et de la comédie musicale en créant un nouveau genre (des dialogues “prosaïques” chantés..) et aussi, mais c’est plus valable pour mon architecte de sœur, par la gestion des décors, le choix des couleurs. Nous attendons avec curiosité les effets de  cette douche “écossaise” : le tiède d’abord, ensuite le brûlant (j’exagère un peu tout de même mais je me demande si l’inverse aurait été préférable ?) Ceci dit, “Orange was the colour of her dress ” et “Meditation on integration” recèlent de belles mélodies et plusieurs thèmes des “Parapluies..” sont devenus des standards de jazz (Michel Legrand a côtoyé du monde de ce côté aussi). On risque d’entendre encore d’autres accords  chers à Debussy ou Ravel et, malgré le traitements différent, l’émotion sera, sans doute, d’un niveau comparable.

Dans le vif du sujet

Bien ! Rangeons nos mouchoirs et entrons au théâtre des Champs Élysées. Dans la queue on parle d’un malaise du trompettiste et on voit, au centre de la scène, sur une chaise, une (sa?) trompette pour rappeler son absence (Mingus, toujours critique, attribuera ce malaise au rythme infernal de tournée voulu par G.Wein). Je n’ai pas de souvenir précis de la salle, sauf le fait qu’elle était comble.

Le concert commence par un piano solo de Jaki Byard, petit bonhomme rondouillard et flegmatique, qui confirme ce que je savais de lui. C’était un musicien de jazz au spectre stylistique étonnamment large, mélangeant, quelquefois dans le même morceau, des passages en “stride” parfaitement maitrisés, des phrases purement bop puis des formules de quartes “in and out”, comme Herbie Hancock, Chick Coréa ou Mc Coy Tyner, des dentelles vertigineusement arpégées (il l’a déjà fait sur Giantsteps”) des Block chords à plus de dix doigts et même des clusters dignes de Cecil Taylor. Mingus aimait bien ce genre de pianistes puisqu’il a engagé, quelques années plus tard, Don Pullen, autre étrangeté pianistique. Dans ce premier morceau, appelé AT-FW (Art TatumFats Waller) Byard n’utilisera qu’une partie de sa panoplie mais dans le reste du concert presque tout y passera. Les autres musiciens entrent et Mingus prend le micro pour les présenter. Il le prendra plusieurs fois mais on entend un grommellement inarticulé difficilement compréhensible pour des anglicistes de bas niveau comme nous.

Eric Dolphy, 36 ans, visage émacié (sans doute par la maladie) rendu plus pointu encore par une courte barbiche porte trois instruments qu’il va utiliser alternativement (n’est pas Roland Kirk qui veut), parfois dans le  même morceau : flute, saxo alto, clarinette basse. Durant le concert il utilisera peu sa flûte, et de façon plutôt sage (c’est le plus classique de ses instruments, qu’il prend plutôt sur des ballades, comme ici sur le début de “Meditation on integration” ou sur le splendide “You don’t know what love is” du disque “Last date”).  A l’alto ou à la clarinette basse, c’est beaucoup plus agressif, tranchant. Des “sauts” rythmiques (utilisation de silences irréguliers) ou mélodiques avec des successions de larges intervalles fabriquant des phrases étonnantes, sortant de la tonalité (plus jubilatoires encore à la clarinette basse à cause des plongées dans les graves). Il utilise des gammes étranges dont Jeff Gilson m’avait dit qu’elles  étaient, peut être, une superposition de deux gammes (??). Il y a des moments où les notes se bousculent comme pour les fameuses “nappes de sons”, chères à Coltrane).

L’autre souffleur est Clifford Jordan, 33 ans,et ses petites lunettes rondes de jeune homme “sérieux”. Il est déjà habitué des groupes de Mingus mais sa trajectoire est plus sage : on le trouve dans plusieurs albums Blue Note ou Jazzland, avec Horace Silver, Max Roach ou sous son nom. Mais ce bopper, déjà largement reconnu, va révéler ici d’autres ressources (qu’il développera largement par la suite). Brûlé par le brasier Mingussien, transcendé par sa confrontation (complice ? concurrente?) avec Dolphy, il va sortir du cadre qu’on lui connait pour s’intégrer dans cet évènement et salir sa sonorité, se libérer des schémas Bop, réagir à tous les stimuli (ils sont nombreux ce soir là).

Le batteur Danny Richmond, 29 ans, est le cadet du groupe et, déjà, un des éléments primordiaux de l’univers de Mingus. Il y est resté jusqu’au bout (et même au delà puisqu’il fut membre du Mingus Dynasty, sorte de groupe posthume de Mingus), complice indispensable de Mingus et  moteur de la plupart de ses folies, programmées ou non. On l’entend plusieurs fois en solo ou en duo avec l’un ou l’autre des musiciens (surtout Mingus lui même) mais il est presque toujours (très) présent avec un style foisonnant, utilisant tous les éléments de sa batterie (beaucoup de cymbales) mais devenant, s’il le faut, plus discret, presque “bruitiste”.

Mingus lui même, a 42 ans seulement à ce moment mais il a déjà, comme je l’ai expliqué plus haut, une stature imposante dans le monde du jazz (et une solide réputation de violence qui fait ressentir une légère inquiétude, infondée ce soir là, devant lui). Sa dimension de soliste est loin d’être négligeable : sans rivaliser sur le plan de la rapidité avec Scott La Faro et ceux qui l’ont suivi, il est parmi les novateurs de l’époque, se distinguant plutôt par son travail sur le son, l’expressivité, l’élaboration d’une “voix” de la contrebasse avec une utilisation de l’archet, du slap, de vibratos. Peu de bassistes ont travaillé dans ce sens, un autre exemple important à mon sens étant Ron Carter. Charles Mingus est un admirateur, souvent iconoclaste, de Duke Ellington (il interprète ici un “Sophisticated lady” respectueux en solo). Ses ambitions de compositeur sont très élevées et, comme Ellington, il essaye d’échapper aux formes rituelles du jazz (les AABA, les défilés rituels de solistes) en y substituant des compositions à tiroirs, des parties en forme de concerto ou des improvisations collectives à géométrie variable.

Mais ici nous sommes dans le domaine du “live” et un” live Mingus” c’est encore plus éloigné du studio que pour d’autres musiciens (j’avais été déçu,il y a quelques années par Erik Truffaz qui, sur scène, nous avait joué.. son disque) Mingus a un réservoir très important de compositions dans son catalogue. Dans chaque album studio figurent dix a douze compositions pour une durée inférieure à cinquante minutes.Ici pour deux heures et quart de musiques il y a sept morceaux, dont deux solos absolus (AT-FW au début,”Sophisticated lady” à la fin) Plusieurs morceaux durent presque une demi heure : “So long Eric” est faussement intitulé “Goodbye porkpie hat” sur le vinyle (un hommage à Lester Young, saxophoniste déjà enterré depuis longtemps à la place d’un adieu à un saxophoniste presque mort… le titre était il prémonitoire ?) Puis un thème plus ancien “Fables of Faubus”, souvent joué, scandé, hurlé, monument de provocation anti raciste. Suit “Parkeriana”, faux medley, haché et parasité, de compositions du “Bird” sous forme de lambeaux, de collages. On ne sait plus où s’arrête le thème, où commencent les citations de solistes. Viennent enfin deux compositions plus récentes et plus sophistiquées  “Meditation on integration” et “Orange was the colour of her dress” qu’il reprendra quelques mois plus tard à Monterey avec une formation plus étoffée et sans Dolphy.

D’accord,on avait déjà vu ailleurs des concerts très longs, avec peu de morceaux mais avec des solos interminables (XX  chorus …) et pas toujours passionnants. Ici l’approche est différente : chaque musicien pourra s’exprimer longuement mais on va maintenir l’intérêt, voire le suspense par des changement de rythmes, de dynamique (ensembles lourdement expressionnistes et swinguants suivis d’épisodes abstraits minimalistes), des redistributions de rôles (l’accompagnateur devenant soliste ou interlocuteur). Il y a aussi la variété des situations, le nombre de participants de un à cinq, leur répartition en sous groupes. Ceci a été sans doute partiellement préparé : certains des procédés utilisés sont des “classiques” que l’on trouve dans les albums précédents (accélérations ou ralentissements progressifs dans “Black saint..”, Stop Choruses ou passages de 4/4 à 3/4 ou  6/8  dans les compos “churchy”, questions-réponses dans “Mingus presents Mingus”). Il ne faut pas oublier que ce concert faisait suite à une quinzaine d’autres prestations du même groupe (avec un répertoire global à peine plus étoffé) où des automatismes avaient pu se roder et le dvd paru sur la tournée montre des concerts plus courts presque semblables à des répétitions. Il est possible aussi que, comme le dit Mingus dans les liner notes du “Monterey”, certains solos soient écrits en partie. Il fallait certainement que cette mécanique soit bien rodée mais aussi que les exécutants aient ce talent d’improvisateur qui permet de dépasser les schémas établis et de donner cette impression de spontanéité et de liberté.  On peut imaginer que cette luxuriance du son se traduisait par un comportement scénique équivalent. Il n’en était rien et, hormis quelques gesticulations presque normales du batteur, les signes ou les grognements approbatifs de Mingus et quelques sourires fugitifs de Cliff Jordan, la scène donnait une impression de calme et de sérénité étonnante. Jacki Byard et Eric Dolphy restaient pratiquement impassibles. Parfois un musicien quittait la scène, s’il n’était pas sollicité, mais on pouvait entendre, dans certains cas, le musicien manquant (Dolphy ou Jordan) répondre à l’autre depuis les coulisses (dans Parkeriana par exemple).

Venons en à notre perception de l’évènement; Après le film de Demy nous étions sur un petit nuage et nous y sommes restés pendant le concert malgré les coups  de tonnerre et la fulgurance des éclairs. Je pense à  une annonce de Bill Frisell, succédant avec son groupe à un concert de Charles Lloyd au Northsea festival “Merci à Charles Lloyd pour ce beau concert; il  nous donne une grande inspiration pour jouer”. De même,dans notre rôle modeste d’auditeur, nous étions idéalement préparés par l’épisode précédent pour percevoir toutes ces sensations, pour recevoir toutes ces émotions jusqu’au frisson et pour être fiers, finalement, d’avoir fait partie de cet évènement. “ON Y  ETAIT” ( chacun cherche quelquefois une preuve de sa présence dans le public filmé d’un concert marquant. Le public finit par se croire aussi important que les musiciens qu’il applaudit. La démagogie commerciale ambiante n’y est pas étrangère).

La mort de l’objet ?

Comment a évolué mon souvenir du concert depuis 1964 ? J’ai été tellement marqué par lui que j’ai cherché à revoir Mingus dans les années suivantes. J’en ai eu l’occasion en 1970 à Bordeaux mais quelle déception ! Mingus, dans un creux de sa carrière se contentait de faire défiler un medley de morceaux d’Ellington et quelques rares thèmes ressassés, de sa plume. Malgré la présence de Byard et de Richmond, le groupe, complété par quelques boppers honnêtes mais sans génie, n’avait pas les moyens nécessaires pour transcender ce matériel. C’est donc un concert moyen qu’un public imbécile a acclamé après avoir taillé en pièces (comme à Paris quelques temps avant) la grande chanteuse qu’était Anita O Day. C’était la glorieuse époque du free “C’est ringard de chanter comme ça”. L’année suivante est sorti le triple album du concert auquel j’avais assisté en 64. Je l’ai acheté aussitôt, écouté plusieurs fois puis rangé. Il est resté là pendant des années et le temps a passé un peu comme pour une bouteille de bon vin qu’on n’ouvre pas car on a peur d’être déçu. Quelquefois on le fait trop tard et le vin est mort. Heureusement un vinyle qu’on n’écoute pas, mais qu’on protège de la moisissure, ne se détruit pas…. Mes enfants, séduits par certaines musiques que j’écoutais, et particulièrement par celles de Mingus, l’ont sorti des casiers mais il y  est reparti ensuite, bien que sa présence soit parfois évoquée. En 1975 j’ai eu un autre grand bonheur musical avec le dernier grand groupe de Mingus que j’ai entendu deux fois à une semaine d’intervalle, cette fois avec ma femme, à Montreux puis à Antibes où nous avons dormi dans la voiture, n’ayant pas trouvé d’hébergement. Ce groupe jouait quelques nouvelles compositions flamboyantes de Mingus. A part la rythmique il contenait des solistes époustouflants Jack Walrath à la trompette, Don Pullen au piano,avec une attitude scénique beaucoup plus extravertie surtout de la part du saxophoniste George Adams. Ce groupe a permis à Mingus de terminer brillamment sa carrière.

A partir de 1977,sa paralysie progressive (maladie de Charcot) lui interdit de jouer. Il produit alors des concerts ou des disques avec des formations plus étoffées, regroupant beaucoup de noms connus en y laissant le rôle de contrebassiste à d’autres . Deux ans plus tard,  il meurt en 1979, à l’age de 57 ans. Sa musique a continué d’être jouée par les musiciens de son dernier groupe stable sous le nom de “Mingus Dynasty” (Cameron Brown à la basse, une des “doublures qu’il avait choisies de son vivant) puis jusqu’à nos jours par de jeunes admirateurs avec le Mingus big band. Tous les musiciens du concert de 1964 sont morts maintenant, Dolphy deux mois après le concert (So long Eric !) et le dernier, Jaki Byard, en 1999. Le concert est sorti en cd ainsi que d’autres concerts de la même tournée (“Mingus live in Europe”, “Cornell 1964″,”The salle Wagram concert”) puis un dvd de Montreux et encore un dvd “jazz icons” du tour 1964.

Il y a quelques jours, pour me replonger dans cette période et raviver des souvenirs, j’ai ressorti tout ce qui concernait cet évènement. Il est certain que tous les détails musicaux que j’évoque ci dessus n’étaient pas restés intacts dans ma mémoire. Beaucoup avaient disparu, étaient devenus flous ou s’étaient déformés au fil du temps. On ne se souvient plus de l’évènement lui même mais de l’histoire qu’on a bâtie pour soi autant que pour les autres.. J’ai pu constater en réécoutant enfin ces galettes, même sans le choc de la découverte et la fièvre de l’instant présent, que ce “cru” avait bien résisté au temps et que mon enthousiasme avait été fondé. J’ai retrouvé quelques marques, éliminé quelques distorsions. En revoyant des images de 64 et en lisant les âges des musiciens, je suis surpris par leur jeunesse et leur aspect. Pendant toutes ces années j’ai projeté sur ce concert toutes les images que d’autres concerts ou des photos de magazines me fournissaient. Je voyais Danny Richmond comme l’allumé très chevelu et un peu délabré que j’ai vu beaucoup plus tard dans Mingus Dynasty (et je vois sur les images d’époque un jeune homme plutôt sage) Mingus était pour moi le vieil homme barbu (pas si vieux, en fait, mais abimé par la maladie) de sa fin de vie alors qu’en 64 on le voit encore massif et solide. C’est triste à constater mais les souvenirs les plus récents oblitèrent souvent les précédents (j’ai de la peine à faire ressurgir des images de mes parents, autres que celles de leurs difficiles fin de vie). Ceux dont les images réelles cadrent le mieux avec mon souvenir sont Eric Dolphy, mais sa mort presque immédiate après le concert a empêché toute projection ultérieure et Jaki Byard car il n’a pas eu une carrière très médiatisée par la suite. Finalement je constate que la mémoire est fragile et que lorsqu’on a vécu un évènement considéré comme important, le seul vrai souvenir qui reste… c’est son importance. Je vais donc me réjouir d’avoir reconstruit, dans mon esprit, les souvenirs d’un évènement important avant leur prochaine disparition….

Longue vie à Charles Mingus sur tous les supports providentiels qui nous aident à restaurer nos souvenirs !

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3 Commentaires

  1. Très bon reportage de concert qui se change progressivement en un beau texte sur la mémoire (individuelle comme collective) et notre rapport émotionnel aux jalons du passé. Ah, que n’ai-je été conçu plus tôt afin de pouvoir assister moi-aussi à ce concert de légende ! En même temps, ce qui me plaît justement dans le texte, c’est la manière qu’il a de ne pas céder aux sirènes du “légendaire”, leur opposant plutôt l’examen consciencieux d’une réalité, certes subjective et fantasmée, mais toujours honnête et ressentie. Bien joué, Crale !

  2. Excellente évocation Michel, d’un concert mythique comme on en a tous connus de semblables. Malgré tes réserves et tes craintes de trop ou mal raconter, c’est un bel exercice convivial que de partager son enthousiasme, et je peux te dire que c’est parfaitement communicatif. Si je ne raffolais pas déjà de Mingus, tu m’aurais convaincu de le réécouter passionnément.

    Mais le sujet de ton commentaire est monumental, et Mingus comme Miles, Coltrane, Ellington, Monk, pour n’en citer que qq-uns qui ont émerveillés notre découverte du jazz, ont créé de telles oeuvres originales et immortelles, que c’était bien la moindre des choses que d’en être éblouis. Et pourtant, qui d’autre que des soixante-huitards nostalgiques s’intéressent vraiment à ces musiques aujourd’hui ? Notre enthousiasme n’en est-il pas le cantique funèbre ? La mode et la nécessité économique d’innover à tout prix exclut la révérence, l’hommage et la filiation assumée des chef-d’oeuvres qui, nous trépassés, ne seront plus écoutés que des universitaires en musicologie.

    Alors vivons nos souvenirs et l’exaltation de nos émotions de jeunesse, et boeuffons sans retenue sur les thèmes mythiques du passé !

    Marc Alibert.

    • Monsieur Alibert, je suis d’accord avec vous sur l’intérêt et la beauté de cette évocation du concert du sextet (quintette) de Mingus, ainsi que sur l’importance d’admirer les belles œuvres du passé.
      Un point de désaccord tout de même : je suis né en 1972, je ne suis pas un vrai amateur de jazz, je n’en ai jamais joué, mais j’aime cette musique et il y a plusieurs dizaines de morceaux que j’adore. Au point que j’ai pu en faire écouter à mes élèves dans un lycée d’Aix-en-Provence (notamment le dernier morceau de “The Black Saint and the Sinner Lady” du même Mingus – certes l’effet a d’abord été une certaine perplexité, mais il me semble que cette musique comme toute autre n’a aucune raison de rester confinée, et lorsque nous sommes arrivés à la fin du morceau, avec cette troisième ou quatrième répétition de plus en plus accélérée et lourde, eh bien nous avons échangé des regards à la fois incrédules et qui disaient le plaisir). Au plaisir.

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