Dorico fête ses 10 ans : une révolution musicale

Le 19 octobre 2016, Steinberg lançait Dorico 1.0.

Dix ans plus tard, ce logiciel de notation musicale a profondément changé les habitudes de nombreux compositeurs, arrangeurs, copistes et éditeurs. À l’occasion de cet anniversaire, Daniel Spreadbury, responsable du développement de Dorico, publie un passionnant retour sur une aventure commencée en 2012.

Pour moi, l’histoire est particulière. J’ai suivi cette aventure dès ses débuts, bien avant que Dorico ne soit disponible, en lisant les billets que Daniel Spreadbury consacrait à son développement. J’ai ensuite accompagné ses évolutions à travers de nombreux articles publiés sur le Jipiblog.

Voilà donc une excellente occasion de revenir sur dix années d’innovations, de promesses tenues, de quelques frustrations aussi, et surtout sur une autre manière de concevoir la gravure musicale.

Dorico fête ses 10 ans en 2026, logiciel de gravure musicale Steinberg

Présentation officielle de Dorico 1.0 à Londres par Daniel Spreadbury

Avant Dorico : une aventure commencée en 2012

Contrairement à ce que pourrait laisser penser cet anniversaire, l’histoire de Dorico ne commence pas le 19 octobre 2016.

Elle débute le 5 novembre 2012, lorsque plusieurs anciens développeurs de Sibelius rejoignent Steinberg à Londres pour concevoir un nouveau logiciel de notation musicale.

L’équipe, réunie autour de Daniel Spreadbury, part pratiquement de zéro. Aucun programme existant à adapter, aucun nom de produit et, surtout, une montagne de problèmes à résoudre.

Leur ambition dépasse pourtant la création d’un simple concurrent de Finale ou de Sibelius. Ils souhaitent construire un logiciel sur une architecture entièrement nouvelle, capable de comprendre la logique de la musique et d’appliquer intelligemment les règles de la gravure.

Avant même de programmer toutes les fonctions, les développeurs rencontrent des compositeurs, copistes et professionnels pour mieux connaître leurs pratiques. En février 2013, une réunion avec des musiciens au siège londonien de la Musicians’ Union contribue à définir les besoins du futur logiciel.

Cette démarche mérite d’être soulignée. Il ne s’agit pas seulement de reproduire des commandes familières, mais de réfléchir à ce qu’un logiciel moderne devrait accomplir pour libérer l’utilisateur d’une partie du travail répétitif de mise en page.

Le journal de développement de Daniel Spreadbury

C’est certainement l’un des aspects les plus intéressants de cette aventure. Pendant près de trois ans et demi, Daniel Spreadbury raconte publiquement la conception de Dorico dans une série de billets particulièrement détaillés.

Quinze épisodes, plus de 35 000 mots et une quantité impressionnante d’explications techniques !

On y découvre les recherches sur l’espacement musical, les ligatures, les polices de caractères, les algorithmes de gravure, les méthodes de saisie et l’organisation des données musicales.

Ces publications présentent également deux réalisations majeures : la police musicale Bravura et le standard SMuFL, destiné à normaliser l’organisation des symboles musicaux dans les polices numériques.

Un rendez-vous que je suivais avec impatience

Je me souviens très bien de cette période. Chaque nouveau billet de Daniel Spreadbury était l’occasion de découvrir une partie supplémentaire du futur logiciel.

Le plus étonnant était que nous suivions avec intérêt le développement d’un programme que personne, en dehors de Steinberg, ne pouvait encore utiliser.

Pour un passionné de gravure musicale, c’était pourtant captivant. Il était rare de pouvoir entrer ainsi dans les coulisses d’un logiciel professionnel et de comprendre les raisons de ses choix techniques.

Daniel Spreadbury avait aussi une qualité précieuse : celle de rendre accessibles des questions parfois extrêmement complexes sans jamais sous-estimer l’intelligence de ses lecteurs.

Cette transparence a largement contribué, à mon avis, à créer une communauté fidèle avant même la commercialisation du logiciel.

En mai 2016, Steinberg dévoile enfin son nom : Dorico, en hommage à Valerio Dorico, imprimeur et graveur musical installé à Rome au XVIe siècle.

Un nom qui rappelle que, derrière l’informatique, la gravure musicale reste d’abord une tradition éditoriale vieille de plusieurs siècles.

19 octobre 2016 : Dorico 1.0 arrive enfin

Après presque quatre années de développement, Dorico 1.0 est officiellement lancé le mercredi 19 octobre 2016.

Steinberg organise une soirée de présentation à Londres, au Bush Hall, devant plus de 150 invités. Plus de 1 000 personnes assistent également à l’événement en ligne.

Le logiciel introduit immédiatement une organisation différente de celle de ses concurrents.

Des instrumentistes, des blocs et des dispositions

Dorico ne repose pas simplement sur une collection de portées à remplir. Il distingue les instrumentistes, les instruments, les blocs musicaux et les dispositions.

Un même projet peut ainsi réunir plusieurs mouvements ou pièces, tout en permettant de produire différents conducteurs et parties séparées sans dupliquer inutilement les données musicales.

Les modes Configuration, Écriture, Gravure, Lecture et Impression séparent les différentes étapes de préparation d’une partition.

Le principe est séduisant : saisir la musique, laisser le moteur calculer une présentation cohérente, puis intervenir sur la gravure uniquement lorsque cela s’avère nécessaire.

Une première version encore incomplète

Il faut cependant se souvenir que Dorico 1.0 ne possédait pas toutes les fonctions attendues.

Les symboles d’accords, certaines structures de reprise et plusieurs outils indispensables étaient absents. Pour de nombreux utilisateurs de Finale ou Sibelius, ces lacunes constituaient un obstacle.

Daniel Spreadbury et son équipe avaient néanmoins annoncé leur philosophie : une fonction ne serait ajoutée que lorsqu’elle pourrait être intégrée correctement à l’architecture du logiciel.

Les premières mises à jour arrivent rapidement. En juin 2017, Dorico 1.1 apporte notamment les symboles d’accords et les fins de reprise.

La progression pouvait commencer.

Dix années d’innovations musicales

Au fil de six versions majeures, Dorico est progressivement devenu un environnement complet d’écriture, d’édition, de gravure et de lecture musicale.

2018 : Dorico 2 et les divisi

Avec Dorico 2, publié le 30 mai 2018, Steinberg introduit notamment une gestion avancée des divisi pour les instruments à cordes.

Le logiciel peut organiser automatiquement les divisions d’une section, adapter les portées et gérer les passages à l’unisson.

Parallèlement, les outils destinés aux musiques de film, aux partitions rythmiques et au jazz progressent. La gestion des barres de reprise de mesure, des rythmes en slashs, du swing et des articulations jazz devient plus complète.

C’est aussi l’époque où Dorico devient une famille de logiciels avec l’arrivée de Dorico Elements, une version plus accessible.

2019 : Dorico 3 et la condensation automatique

Le 5 septembre 2019, Dorico 3 apporte l’une de ses innovations les plus spectaculaires : la condensation automatique des partitions d’orchestre.

Ce procédé permet de réunir intelligemment plusieurs parties instrumentales sur une même portée dans le conducteur, sans renoncer aux parties séparées indépendantes.

Pour les graveurs travaillant sur de grands ensembles, le gain peut être considérable.

La notation pour guitare progresse elle aussi, notamment avec les tablatures, les diagrammes d’accords et les techniques instrumentales. La gestion des pédales de harpe bénéficie également d’outils spécialisés.

2020 et 2021 : Dorico s’ouvre à de nouveaux utilisateurs

En janvier 2020, Steinberg présente Dorico SE, une édition gratuite qui permet de découvrir le moteur de notation du logiciel.

En juillet 2021, Dorico arrive sur iPad. Cette version partage une grande partie de son architecture avec les éditions pour ordinateur et permet de travailler sur de véritables projets musicaux depuis une tablette.

Ces deux initiatives élargissent considérablement le public de Dorico.

2022 et 2023 : des outils de travail plus efficaces

Dorico 4, lancé en janvier 2022, améliore l’organisation de l’interface et introduit notamment la barre de commandes Jump Bar, le gestionnaire de bibliothèques et de nouvelles possibilités d’édition MIDI.

En mai 2023, Dorico 5 renforce les fonctions d’interprétation sonore, les possibilités de lecture et les outils destinés aux compositeurs.

Le logiciel évolue progressivement vers un environnement où la notation, la gravure et la restitution musicale peuvent dialoguer plus étroitement.

2025 et 2026 : Dorico 6 perfectionne la gravure

Publié le 30 avril 2025, Dorico 6 revient fortement sur les questions de notation et de mise en page.

Parmi ses principales nouveautés figurent les partitions à fenêtres, appelées cutaway scores, la relecture automatique des partitions et de nouveaux outils de personnalisation des symboles d’accords.

Les mises à jour suivantes perfectionnent encore les fonctions de condensation, les reprises, la guitare et de nombreux détails typographiques.

En mars 2026, Dorico 6.2 apporte de nouvelles améliorations dans la gestion des reprises et dans la présentation des partitions.

J’ai détaillé ces évolutions dans deux articles :

L’arrêt de Finale change la donne

Impossible d’évoquer les dix années de Dorico sans revenir sur le 26 août 2024.

Ce jour-là, MakeMusic annonce l’arrêt du développement de Finale, logiciel historique de notation musicale utilisé depuis plus de trente-cinq ans.

La nouvelle surprend une grande partie de la communauté des graveurs et éditeurs. De nombreux professionnels possèdent des milliers de partitions au format Finale et doivent envisager l’avenir de leurs archives.

MakeMusic et Steinberg s’associent alors pour proposer une transition vers Dorico Pro.

Dans son billet anniversaire, Daniel Spreadbury évoque cette période avec beaucoup de respect pour les équipes qui ont créé Finale. Il souligne également la responsabilité considérable que représente l’arrivée de nombreux nouveaux utilisateurs.

Le défi de la migration des partitions

Pour les éditeurs musicaux, le problème ne se résume pas à apprendre une nouvelle interface.

Il faut aussi préserver les œuvres déjà gravées, récupérer les données musicales, vérifier les parties séparées et reconstruire certaines mises en page.

MusicXML constitue un excellent outil de transition. Toutefois, il ne garantit pas une reproduction graphique identique de la partition d’origine.

J’ai moi-même abordé ce sujet dans plusieurs articles, notamment :

Cet épisode a renforcé la place de Dorico dans le monde de la notation musicale professionnelle. Il ne signifie pas pour autant que tous les utilisateurs doivent adopter le même logiciel.

Sibelius, MuseScore et les autres solutions conservent leurs qualités. La véritable question reste celle des besoins et des méthodes de travail de chacun.

Ce que Dorico a changé pour la gravure musicale

En tant que musicien et responsable de 2Mc Éditions, je m’intéresse particulièrement à la qualité des partitions que les logiciels permettent de produire.

Une partition n’est pas seulement une succession de notes correctement placées. C’est un document destiné à être lu et interprété, parfois dans des conditions difficiles.

La lisibilité, l’espacement, la cohérence des articulations, les conventions propres aux instruments et l’organisation des pages font partie intégrante de la qualité éditoriale.

Moins de corrections manuelles, davantage de cohérence

L’un des atouts majeurs de Dorico réside dans son moteur de gravure, qui applique des règles communes à l’ensemble d’un projet.

Les paramètres globaux permettent d’harmoniser les publications. Les dispositions facilitent la préparation des parties séparées. La distinction entre contenu musical et présentation graphique limite certaines interventions répétitives.

Sur des ouvrages pédagogiques, des recueils de pièces ou des partitions d’ensemble, ces principes peuvent représenter un gain de temps appréciable.

Encore faut-il connaître correctement le logiciel et accepter sa logique, parfois très différente des habitudes acquises avec Finale ou Sibelius.

Un excellent moteur ne remplace pas un graveur

Je reste cependant convaincu qu’aucun logiciel ne produit automatiquement une partition parfaite dans toutes les situations.

Une gravure réussie exige toujours une connaissance des instruments, une compréhension de la musique et une véritable attention à la lecture.

Dorico automatise intelligemment un grand nombre d’opérations. Mais l’œil du graveur et son expérience restent indispensables pour juger du résultat.

J’ai développé cette réflexion dans l’article Dorico, Finale, Sibelius, MuseScore : le faux débat.

Après tout, un excellent logiciel peut produire de mauvaises partitions si son utilisateur ignore les règles élémentaires de notation musicale !

Dorico et le Jipiblog : dix ans de publications

L’anniversaire de Dorico est aussi l’occasion de retrouver une partie de l’histoire du Jipiblog.

Dès 2016, j’évoquais ce nouveau logiciel de Steinberg. Dans un article du 23 mai 2016 intitulé « Dorico de Steinberg. Des concepts innovants », je présentais les premières informations révélées lors d’une conférence professionnelle à Helsinki.

En octobre 2017, je racontais mes premiers essais avec le logiciel, notamment pour utiliser Aria Player et retrouver des sonorités auxquelles j’étais habitué avec Finale.

Je ne cachais d’ailleurs pas mon enthousiasme pour l’efficacité de Dorico, tout en soulignant certaines lacunes et la qualité sonore perfectible des instruments fournis à cette époque.

Depuis, les articles se sont multipliés : tutoriels de saisie, modes d’écriture et de gravure, expression maps, nouvelles versions, comparaisons et migration depuis Finale.

Quelques articles à redécouvrir

Et pour retrouver l’ensemble de ces publications, consultez tous les articles consacrés à Dorico sur le Jipiblog.

Ces archives montrent à quel point le logiciel a évolué. Elles permettent aussi de retrouver les interrogations et les espoirs qui accompagnaient chacune de ses versions.

Quel avenir pour Dorico ?

Dans son article du dixième anniversaire, Daniel Spreadbury ne se contente pas d’énumérer les réussites passées.

Il remercie les développeurs, les équipes de Steinberg et les utilisateurs qui ont accompagné Dorico depuis ses débuts.

Cette reconnaissance de la communauté me semble essentielle. Les échanges entre les développeurs et les musiciens ont toujours occupé une place particulière dans l’évolution de Dorico.

Pour les prochaines années, les enjeux sont nombreux : améliorer encore les outils de gravure, simplifier certaines opérations, renforcer les échanges entre logiciels et répondre aux besoins des musiciens qui travaillent sur des projets toujours plus variés.

L’intégration de la technologie Dorico dans l’éditeur de partitions de Cubase 14, en novembre 2024, illustre également les possibilités de rapprochement entre production musicale et notation traditionnelle.

Reste une question fondamentale : jusqu’où peut-on automatiser la présentation d’une partition sans perdre le regard et les choix du graveur ?

Voilà un sujet qui devrait continuer à nous occuper pendant quelques années !

Bon anniversaire Dorico !

Dix ans après la sortie de Dorico 1.0, je garde surtout le souvenir d’une aventure technique que j’ai eu le plaisir de suivre presque depuis son origine.

Du journal de développement de Daniel Spreadbury aux dernières versions, le chemin parcouru est impressionnant.

Dorico n’est pas parfait. Aucun logiciel ne l’est. Mais son équipe a réussi quelque chose de remarquable : proposer une autre façon de penser l’écriture et la gravure musicales, puis faire évoluer cette idée avec une réelle constance.

Alors, bon anniversaire Dorico, et bravo à Daniel Spreadbury ainsi qu’à toute l’équipe de Steinberg !

Et rendez-vous dans dix ans pour découvrir ce que sera devenue la notation musicale.

Sources et liens utiles

L’article de Daniel Spreadbury, publié le 19 octobre 2026, constitue la principale source historique de cette rétrospective. Il est disponible en anglais :

Ten years of Dorico, par Daniel Spreadbury.

Pour découvrir le logiciel et ses différentes éditions :

Site officiel de Steinberg Dorico.

Enfin, le Jipiblog conserve de nombreux articles sur Dorico, ses innovations et les questions pratiques liées à son utilisation.

Et vous, avez-vous découvert Dorico dès ses débuts ? Utilisez-vous aujourd’hui Dorico, Finale, Sibelius ou MuseScore ? N’hésitez pas à partager votre expérience dans les commentaires.

Ajoutez votre grain de sel à cet article

Votre email ne sera pas publiéLes champs requis sont marqués *

Vous pouvez utiliser HTML tags et attributs : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.