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Tao longe do Brasil..(si loin du Brésil …) n°2

Manha de meu carnaval (A l’aube de mon Brésil)

Je me suis engagé à raconter ma lente découverte des musiques brésiliennes (un demi siècle !). Difficile de le faire sans y mêler des fragments d’autobiographie pas forcément passionnants. C’est pourquoi j’ai tant tardé. Vais je résister à mon “narcisso herpès” ?

Tout d’abord, débarrassons nous des préliminaires: quelques films musicaux vus en famille dans mon adolescence (“le bal des sirènes” avec “tico tico”, “los tres caballeros” avec “brasil” “o cangaceiro” avec “mulher reindera”) puis des musiques écoutées dans les surboums bagnéraises estivales. Les autres séduisaient les minettes sur “rock around the clock”, moi j’étais trop timide et mauvais danseur (mes rares performances étaient plus proches de “on achève bien les chevaux” que de “saturday night fever”). Aussi je buvais et j’écoutais les disques apportés part d’autres. Dans ce vide-grenier musical, encombré de paso dobles, tangos (oui,ça se faisait encore mais sans Piazzolla) slows, rock and rolls (forever), il y avait quelques calypsos de Harry Belafonte et des mambos et chachas de Perez Prado et Benny Bennett qui m’auraient presque fait bouger. La sensualité nonchalante du calypso et les polyrythmies cubaines ou portoricaines préparaient mon accession au monde musical brésilien. C’est à cette époque que j’ai commencé une carrière de percussionniste de repas en tapant sur la table, les assiettes, les verres (avec ongles, couteaux..) et sur les nerfs de ma mère, puis de ma femme. Ma mère ne pouvait pas divorcer, Geneviève a du y penser souvent…


1958.. Tiens ! J’ai vu passer un général… A République il a enclenché la 5ième mais ce n’était pas le plus important pour moi (je le pense encore). La coupe du monde de football en Suede ! La télévision est arrivée à Bagnères. j’y découvre une équipe de France brillante (Kopa, Fontaine, Piantoni) puis douloureusement héroïque (Jonquet). Mais je suis surtout fasciné par l’équipe brésilienne et ses jongleurs sambistes (Pelé, Garrincha, Vava, Didi, Orlando, Zito; cette page ne suffirait pas pour écrire leurs noms complets).

Cette année du Brésil se continue assez vite avec la sortie d’un 45t, la musique du film “orfeu negro” composée par Antonio Carlos (Tom) Jobim et Luis Bonfa avec des paroles de Vinicius de Moraes (créateur de la pièce adaptée par Camus). Ce n’est pas une collaboration: en réalité il y a 3 thèmes importants de Jobim (“a felicidade”, “o nosso amor” et “frevo”) et 2 thèmes importants de Bonfa (“manha de carnaval” et “samba de orfeu”). Comme d’habitude, les commentaires attribuent le premier rôle à Jobim (si on n’oublie pas complètement Bonfa, comme le fait Michel Grisolia de l’express, qui dit que le seul intérêt du film réside dans les sambas et bossas novas…. de Jobim ) Combien de gens savent que “manha de carnaval”, cette mélopée splendide murmurée dans le film par Elisete Cardoso et qui a fait le tour du monde n’est pas de Jobim. Présenté au festival de cannes en 1959, le film de Marcel Camus obtient la palme d’or. Elle est contestée mais, malgré tous ses défauts, le plus important étant une caricature “angélique” des favelas, la musique et l’ambiance qui encadrent la relecture de ce drame antique restent très séduisantes. On y sent un brésil balançant entre violence et douceur, exubérance et retenue mais avec beaucoup de sensualité et de musique. Assez curieusement je n’ai pas vu le film à cette époque, mais je l’imaginais à partir du 45t. Quelle déception en le voyant quelques années plus tard à la tv dans une lamentable VF (même les chansons, déclamées par un presque chanteur d’opéra “matin s’est levé le soleil..”) Heureusement je l’ai revu en VO et j’ai pu apprécier ce que j’en dis plus haut. Ceci dit, le chanteur brésilien Agustino Dos Santos dans le film, donne une version un peu compassée et pas trés “bossa” de “a felicidade”.

J’ai appris récemment, à la sortie d’un coffret contenant toute la BO d’orfeu negro (comprenant les prises non retenues) que Joao Gilberto avait chanté pour cette Bo mais que Camus avait éliminé ses prises (trop blanches…). D’accord, le film a déjà été refusé par une partie de la population brésilienne à sa sortie car trop européen, trop sophistiqué et y faire chanter Joao n’aurait pas arrangé ce problème mais on peut toujours rêver… Par ailleurs Caetano Veloso, qui dans son livre “pop tropicale et révolution” dit beaucoup de mal de ce film, reconnait qu’il a eu une influence non négligeable sur l’intérêt du public mais aussi sur l’œuvre de certains artistes dont lui même.

L’histoire “Marcel Camus-Brésil” connaitra un second épisode avec le film “Os Bandeirantes” filmé au Brésil dans la région de Bahia et à Brasilia en 1961. Il utilisait toujours la spontanéité “angélique” des habitants, la beauté du pays et la musique (curieusement Henri Crolla et José Tolédo). Je l’ai vu à Bordeaux, à sa sortie, et j’ai été honteusement séduit par ce mélange mais aussi par la belle Lourdes de Oliveira (déja dans Orfeu negro avec la non moins belle Marpessa Dawn)

1962. C’est l’année de parution d’un disque,”Jazz Samba” de Stan Getz – Charlie Byrd, qui va créer, pour des raisons commerciales, un double malentendu:

-d’abord l’appropriation par les jazzmen américains, avec la complicité des journalistes spécialisés et des gros labels de disques américains, de la bossa nova (la bossa nova tirerait sa sophistication harmonique du jazz et sa douceur instrumentale du cooljazz)

-ensuite Charlie Byrd et Stan Getz seraient les inventeurs d’un son instrumental inédit (saxo, guitare, rythmique).

Il faut expliquer que, quelques temps avant, des musiciens américains en tournée au brésil avaient été séduits par ce qu’ils entendaient et que les plus ouverts, parmi lesquels Charlie Byrd et Dizzy Gillespie (toujours présent du côté latin) étaient revenus aux US avec des projets. On ne peut pas prétendre que les brésiliens n’écoutaient jamais de jazz mais l’influence a été plutôt sud>nord. Sur le plan harmonique les jazzmen modernes et les brésiliens bossa novistes ont sans doute écouté les mêmes musiciens classiques (Chopin, Brahms puis Debussy, Ravel, Satie…). Quant au nouveau son, écoutez “Braziliance” de Laurindo Almeida (guitariste bésilien vivant aux US) et Bud Shank (saxophoniste jazz californien), enregistré en 1954, donc 8 ans avant “jazz samba”.. c’était déjà dans l’air..

Il n’empêche que j’ai beaucoup aimé ce disque. On peut faire un commentaire sur le répertoire affiché: d’abord 2 thèmes, qui sont parmi les bossas novas les plus célèbres, “desafinado” et “samba de una nota so” de Tom Jobim et Newton Mendonça. Tiens! Où est donc passé le nom du second compositeur sur la pochette et l’étiquette ? Ce ne sera pas la dernière fois et on en reparlera. Par ailleurs il y a des morceaux d’autres grands du Brésil, souvent ignorés du public: Ary Barroso,Baden Powell.


Ce disque ouvre une période de parasitage de la musique brésilienne par le jazz, pour ce qu’on en recevait en Europe et plus encore en province française. On en reparlera dans le numéro suivant avec la suite de l’histoire jazz-brésil (Getz et les Gilberto,Dizzy on the french riviera…) mais aussi des disques de Baden Powell, Joao Gilberto, Astrud Gilberto, Luis Bonfa, Bola Sete et une nouvelle qui promet: Elis Regina.

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