Dorico, Finale, Sibelius, MuseScore… et si le problème, c’était nous ?

Dorico, Finale, Sibelius, MuseScore… la vraie bataille n’est peut-être pas celle des logiciels. Et si le problème venait surtout de notre culture de gravure musicale ?

Gravure musicale : partition annotée, logiciel de notation et livres de référence sur un bureau d’éditeur

Dorico, Finale, Sibelius, MuseScore… et si le problème, c’était nous ?

Depuis des années, les utilisateurs de logiciels de notation musicale se livrent à une étrange guerre de tranchées. Les uns jurent que Dorico a enfin mis un peu d’intelligence dans la gravure. Les autres regrettent Finale comme on regrette une vieille voiture capricieuse qui démarrait un jour sur deux mais qu’on connaissait par cœur. Les fidèles de Sibelius défendent leur confort de travail. Les adeptes de MuseScore rappellent, non sans raison, qu’on peut déjà faire énormément de choses sans hypothéquer la maison.

Et pendant ce temps-là, les partitions moches continuent de circuler.

Le sujet mérite donc une petite secousse. Et si nous passions trop de temps à accuser les logiciels, alors que nous connaissons parfois assez mal les règles fondamentales de la gravure musicale ?

Autrement dit, si le problème n’était pas seulement dans l’outil, mais aussi dans la main qui le tient et dans l’œil qui le guide ?

La guerre des logiciels est souvent un faux débat

Le match Dorico contre Finale contre Sibelius contre MuseScore passionne beaucoup de monde. Il occupe les forums, les groupes Facebook, les vidéos YouTube, les discussions entre collègues et probablement quelques soirées qui auraient mérité un meilleur destin.

Le scénario est toujours à peu près le même. Tel logiciel gère mieux les reprises. Tel autre espace plus proprement. Celui-ci est plus logique. Celui-est plus souple. Un quatrième a une meilleure communauté. Et chacun aligne ses bugs préférés comme d’autres récitent un chapelet.

Tout cela n’est pas complètement faux. Les logiciels ont des qualités, des défauts, des philosophies et des limites très différentes. Certains automatismes sont excellents. D’autres donnent encore l’impression d’avoir été conçus dans une cave, un soir de fatigue, par un développeur poursuivi par un trio de clarinettistes mécontents.

Mais la vraie question est ailleurs.

Une partition mal gravée ne devient pas bonne parce qu’elle a été faite dans “le bon” logiciel. Et une partition claire ne doit pas uniquement sa qualité au programme utilisé.

Le logiciel compte. Bien sûr. Mais il ne pense pas à notre place.

Savoir utiliser un logiciel n’est pas savoir graver

C’est sans doute que le bât blesse.

Beaucoup d’utilisateurs connaissent très bien leur outil. Ils savent entrer les notes vite. Ils connaissent les raccourcis. Ils savent corriger une collision, déplacer une nuance, forcer une ligature, changer un espacement, extraire des parties et bricoler à peu près n’importe quoi jusqu’à obtenir un résultat “qui a l’air correct”.

Très bien.

Mais connaître les menus n’est pas la même chose que connaître les règles de gravure.

Ce n’est pas parce qu’on sait cliquer qu’on sait forcément ce qu’il faut faire. Ce n’est pas parce qu’un logiciel autorise un choix qu’il s’agit d’un bon choix. Et ce n’est pas parce qu’une partition est propre à l’écran qu’elle sera agréable à lire sur un pupitre, en répétition, avec un éclairage douteux et un saxophoniste qui tourne la page une demi-seconde trop tard.

La gravure musicale est un métier de détail, de hiérarchie visuelle, de respiration et de logique. Elle ne se résume pas à poser correctement des notes sur des portées. Elle consiste à rendre la musique lisible, évidente, fluide. C’est autre chose.

Une partition juste n’est pas forcément une partition lisible

Voilà le malentendu le plus fréquent.

Une partition peut être exacte et rester médiocre. Tout y est. Les rythmes sont bons. Les hauteurs sont justes. Les armures sont en place. Les mesures tombent correctement. Et pourtant, le résultat fatigue l’œil, ralentit la lecture et complique inutilement le travail du musicien.

Pourquoi ? Parce qu’une bonne gravure ne consiste pas seulement à être correcte. Elle doit être claire.

Il faut que l’œil comprenne vite il doit regarder. Il faut que les articulations, les nuances, les doigtés, les reprises, les changements de système et les indications de jeu s’organisent dans une hiérarchie visuelle logique. Il faut éviter les collisions, bien sûr, mais aussi les ambiguïtés, les lourdeurs, les surcharges et les petits raffinements absurdes qui font très sérieux à l’écran mais très pénibles dans la vraie vie.

La musique imprimée n’est pas une vitrine de fonctions logicielles. C’est un outil de lecture.

Et parfois, à voir certaines pages, on a l’impression que cette idée a pris un congé sans solde.

Le logiciel est un atelier, pas un miracle

Il faut dire les choses simplement. Aucun logiciel de notation ne remplace une culture solide de l’écriture musicale.

Dorico aide beaucoup. C’est vrai. Son approche par règles de gravure, ses automatismes, sa logique d’ensemble et même sa fonction de Vérification vont dans le bon sens. C’est intelligent. C’est utile. Cela peut attirer l’attention sur des problèmes que l’utilisateur n’avait pas vus.

Mais non, la Vérification de Dorico ne remplace pas un regard formé.

Elle peut signaler. Elle ne juge pas à ta place. Elle ne sait pas toujours si la page respire. Elle ne sait pas ce que ressent un musicien face à une partie trop dense. Elle ne sait pas si une indication doit être déplacée pour des raisons de confort réel. Elle ne sait pas tout ce qui relève de l’expérience, du goût, de la pratique et du bon sens.

Le logiciel aide. L’utilisateur décide.

Finale, Sibelius, MuseScore et Dorico ne sont pas des professeurs de gravure. Ce sont des ateliers plus ou moins bien rangés. Certains disposent de meilleurs outils. Certains obligent à contourner plus souvent. Certains facilitent les bonnes pratiques. D’autres laissent plus volontiers l’utilisateur se fabriquer lui-même un petit désastre.

Mais dans tous les cas, la qualité finale dépend encore largement de celui qui travaille.

Les vrais livres commencent les querelles s’arrêtent

C’est précisément pour cela que certains ouvrages restent essentiels.

Quand on ouvre Behind Bars d’Elaine Gould, on change d’air. On quitte l’univers des opinions rapides pour entrer dans celui des principes. On parle de lisibilité, d’usage, de cohérence, de conventions, d’élégance et de logique éditoriale. Cela fait du bien. C’est presque médical.

Même chose avec The Art of Music Engraving de Ted Ross. encore, on se retrouve face à une pensée de la page, de la clarté, de la reproduction, de la transmission musicale. On sort du réflexe “mon logiciel sait-il faire ceci ?” pour revenir à une question bien plus sérieuse : “qu’est-ce qu’une partition professionnelle ?”

Et c’est sans doute que beaucoup d’utilisateurs auraient intérêt à se faire un peu violence. Non pas pour devenir des fanatiques du micron ou de la hampe sacrée, mais pour comprendre que la gravure ne commence pas avec un bouton. Elle commence avec une culture.

Nous aimons parfois accuser l’outil pour éviter de revoir nos bases

Soyons honnêtes. C’est un réflexe assez humain.

Quand une partition fonctionne mal, il est plus confortable d’accuser le logiciel. Cela évite de se demander si l’on maîtrise vraiment les conventions de gravure. Cela évite aussi de reconnaître qu’on a parfois appris “sur le tas”, à coups de tutoriels, d’habitudes héritées et de petites bidouilles empilées au fil du temps.

Or ces bricolages finissent par produire un curieux phénomène. On sait faire, mais on ne sait pas toujours pourquoi. On sait corriger, mais on ne sait pas toujours juger. On sait obtenir un résultat, mais pas forcément construire une page convaincante du premier coup.

Le logiciel devient alors un paratonnerre idéal. On lui prête des pouvoirs magiques quand tout va bien et des responsabilités écrasantes quand tout va mal. Petite tambouille intellectuelle bien pratique.

Le vrai progrès serait peut-être moins logiciel que culturel

Il serait sans doute temps de remettre la culture de gravure au centre.

Pas pour nier l’importance des outils. Pas pour faire semblant que toutes les solutions se valent. Pas pour jouer les gardiens grincheux d’un temple invisible.

Mais pour rappeler une évidence. Une belle partition naît d’abord d’une pensée claire. Ensuite seulement viennent les fonctions, les options, les automatismes et les raffinements techniques.

On gagnerait tous à parler davantage de lisibilité, de respiration, de conventions, de hiérarchie visuelle, d’économie de signes, d’usage instrumental, de cohérence éditoriale. On gagnerait aussi à relire plus sur papier, à confronter les pages à de vrais musiciens, à écouter ce que la lecture réelle dit d’une mise en page.

Parce que dans le monde réel, une partition n’est pas évaluée par un forum. Elle est lue par un musicien.

Et le musicien, lui, se moque éperdument de savoir si ta collision a été corrigée dans Dorico, Sibelius, Finale ou MuseScore. Il veut juste lire sans jurer.

Pour terminer

La guerre des logiciels de notation musicale a quelque chose de commode. Elle permet de discuter pendant des heures sans toucher au cœur du sujet.

Oui, les logiciels comptent. Oui, certains sont meilleurs que d’autres pour certains travaux. Oui, Dorico pousse aujourd’hui très loin la logique des règles de gravure. Oui, MuseScore a changé la donne. Oui, Finale a longtemps structuré le paysage. Oui, Sibelius reste un outil central pour beaucoup.

Mais non, aucun logiciel ne remplacera une vraie culture de l’écriture musicale.

Le débat utile ne consiste donc pas seulement à demander quel logiciel est le meilleur. Il consiste à se demander si nous savons vraiment ce qui rend une partition lisible, élégante et professionnelle.

Et c’est peut-être que le sujet devient un peu piquant.

Car si nous passions moins de temps à râler contre les logiciels et un peu plus à étudier la gravure, nous produirions sans doute de meilleures partitions. Même avec les outils actuels. Même avec leurs limites. Même avec leurs lubies. Même avec leurs boutons parfois rangés par un esprit facétieux.

Le logiciel n’est pas innocent. Mais il n’est pas toujours le coupable principal non plus.

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