Vauvert : quand le RN coupe le jazz, la culture plie mais ne rompt pas

Vauvert chasse son festival de jazz

Affiche du festival Jazz à Vauvert 2026 modifiée avec le nom Vauvert barré en rouge et remplacé à la main par Vergèze pour symboliser l’annulation et le déplacement du festivalIl fallait donc que cela arrive à Vauvert. Le nouveau maire RN Nicolas Meizonnet a décidé de couper le festival de jazz de la ville. Pas de détour, pas de nuance, pas même l’élégance hypocrite d’un faux report. On coupe. On supprime. On balaie. Et l’on habille cela du vocabulaire habituel, celui des petits gestionnaires à grande prétention idéologique : économies, priorités, événement plus fédérateur, public plus large. La vieille rengaine. Quand on veut mettre la culture au pas, on commence souvent par prétendre qu’on ne fait que gérer sérieusement.

Les faits sont nets. La 23e édition du festival Jazz à Vauvert devait se tenir les 26 et 27 juin 2026 avec une programmation déjà annoncée : Youn Sun Nah avec Bojan Z, Erik Truffaz, Célia Kameni, Joe Bel, Antonio Lizana ou encore Superpêche. Puis la nouvelle municipalité a retiré son soutien financier, entraînant l’annulation de l’événement à Vauvert. Le festival a finalement été relocalisé à Vergèze grâce au soutien d’autres collectivités et partenaires. Lire ici.

Ce qui est insupportable, ce n’est pas seulement la décision. C’est la logique qui l’accompagne. Le maire assume en substance qu’un festival de jazz ne serait pas assez rassembleur, le jazz étant présenté comme une musique trop “élitiste”. Voilà donc où nous en sommes. En 2026, dans une ville française, on traite encore le jazz comme une fantaisie pour initiés. Le jazz, cette musique née de l’histoire la plus violente, du brassage, de l’invention, de la douleur et de la liberté, serait donc trop chic pour la population. Il faut tout de même une solide dose d’inculture pour oser sortir une pareille énormité.

Car ce festival n’avait rien d’un caprice de notable ou d’un gadget pour happy few. Il s’inscrivait dans le paysage local depuis douze ans à Vauvert, porté par l’association Jazz à Junas. Il avait accueilli au fil des éditions des artistes comme Gregory Porter, Paolo Fresu, Chucho Valdés, Richard Galliano, Mike Stern, Didier Lockwood ou Michel Portal. Surtout, il ne se limitait pas à quelques concerts d’été pour amateurs bien peignés. Les organisateurs rappellent un vrai travail de terrain, avec actions pédagogiques, sensibilisation des scolaires et ancrage local. Plus de 6 000 enfants auraient ainsi été concernés par ces actions au fil des années. Ce qui est frappé ici, ce n’est pas un simple programme de fin juin. C’est un patient travail de transmission culturelle.

Et c’est précisément pour cela qu’il faut refuser le mensonge commode du simple arbitrage budgétaire. Quand une nouvelle majorité d’extrême droite arrive et s’attaque à un festival de jazz déjà installé, déjà reconnu, déjà utile, il ne s’agit pas seulement d’argent. Il s’agit d’un signal. On désigne ce qui mérite encore d’être soutenu et ce qui, au contraire, peut être sacrifié sans scrupule. On ne supprime pas seulement une dépense. On trace une frontière symbolique entre la culture acceptable et la culture indésirable.

Le plus révélateur, au fond, est que ces attaques visent rarement la culture décorative. Le pouvoir autoritaire aime très bien les cérémonies, les folklorettes bien sages, les animations de carte postale et les spectacles qui ne pensent pas trop fort. En revanche, il se méfie de ce qui circule, de ce qui improvise, de ce qui métisse, de ce qui échappe aux slogans. Le jazz concentre tout cela. Il est libre dans sa forme, dans son histoire, dans son esprit. Forcément, il devient suspect aux yeux de ceux qui rêvent d’une société rangée au cordeau.

Le festival de Vauvert avait en plus une histoire. Ce n’était pas une lubie sortie de nulle part. Il s’était construit dans le temps, avec ses artistes, son public, ses habitudes, ses fidélités. Il avait trouvé sa place. Et c’est justement ce qui rend la décision encore plus brutale. On n’interrompt pas une simple expérience. On casse un rendez-vous culturel enraciné. On dit à un territoire que cette forme de vie artistique ne compte plus. Ou plutôt qu’elle compte moins que l’affichage politique d’une nouvelle équipe municipale.

Heureusement, les organisateurs n’ont pas cédé. Le festival ne disparaît pas totalement. Il déménage à Vergèze, aux mêmes dates, les 26 et 27 juin 2026. Sur le papier, c’est une victoire. Et c’en est une, bien sûr. Le jazz vivra. Les artistes joueront. Le public suivra sans doute. Mais il ne faut pas enjoliver ce déplacement. Un festival n’a pas vocation à devenir réfugié culturel dans la commune voisine pour survivre à l’arrivée d’un maire RN. Le simple fait qu’il doive s’exiler dit déjà beaucoup de l’époque.

C’est là que l’affaire dépasse le seul cas de Vauvert. Non, ce n’est pas un épisode isolé. Non, ce n’est pas une surprise. Ce n’est pas non plus le début. Depuis des années, dans plusieurs villes passées à droite dure ou à l’extrême droite, la culture associative, indépendante ou exigeante devient une cible commode. On coupe, on réduit, on recadre, on remplace, puis on jure la main sur le cœur qu’il ne s’agit que de bon sens. Toujours la même mise en scène. Toujours la même lâcheté lexicale. On frappe d’abord, on parle de neutralité ensuite. Des enquêtes récentes ont encore documenté des réductions de soutien aux associations culturelles dans plusieurs municipalités tenues par l’extrême droite.

Dans ce contexte, Vauvert n’est donc pas une anomalie. C’est un symptôme. Un symptôme très clair. On cherche à installer l’idée qu’une culture trop libre, trop intelligente, trop ouverte, trop métissée serait accessoire, voire suspecte. Il faudrait à la place des propositions plus “fédératrices”, autrement dit plus dociles, plus digestes, plus inoffensives. Comme si l’art devait désormais passer un contrôle idéologique avant d’avoir droit à une scène.

Entre le limogeage d’Olivier Nora chez Grasset dans l’orbite Bolloré et ce qui arrive à Vauvert, on voit bien la même tentation à l’œuvre : rappeler à la culture qu’elle n’est jamais tout à fait libre, qu’elle doit rester à sa place, qu’un propriétaire ou un maire peut toujours reprendre la main. Les méthodes changent. L’arrière-plan, lui, devient de plus en plus familier.

Mais le cœur du sujet reste Vauvert. Et le cœur du scandale aussi. Un maire nouvellement élu décide qu’un festival de jazz n’est plus le bienvenu dans sa ville. Il prive un territoire d’un rendez-vous artistique reconnu. Il abîme un travail de transmission construit sur des années. Il envoie aux artistes, aux bénévoles, aux enseignants, aux élèves et au public un message d’une rare brutalité : votre musique ne compte pas assez ici.

Eh bien si, elle comptait. Et elle comptera encore. À Vergèze, cette année. Ailleurs peut-être demain. Mais l’épisode laisse une trace. Il rappelle que la culture n’est jamais définitivement acquise. Qu’il suffit parfois d’une alternance municipale pour que tombent les masques. Et qu’à chaque fois, les mêmes ressorts reviennent : méfiance envers ce qui pense, haine de ce qui mélange, soupçon envers ce qui élève.

Le jazz n’est pas élitiste. Il est vivant. Ce qui gêne ses fossoyeurs, ce n’est pas son prétendu entre-soi. C’est sa liberté.

Et c’est bien cela, au fond, que l’extrême droite supporte le moins.

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