Grasset, Fayard : Bolloré met l’édition au pas
Billet d’humeur
Il fallait donc que cela arrive aussi là. Après les chaînes d’info, les radios, les journaux et les plateaux transformés en casernes idéologiques, voici l’édition priée de marcher au pas. Le limogeage d’Olivier Nora à la tête de Grasset n’a rien d’un banal changement de direction. C’est un message. Et ce message est limpide : dans l’empire Bolloré, l’autonomie éditoriale devient une anomalie à corriger.

La façade des éditions Grasset & Fasquelle, maison secouée par le départ forcé d’Olivier Nora et la colère de nombreux auteurs.
Le plus sinistre, c’est que cette affaire ne tombe pas du ciel. Depuis des mois, le virage à droite extrême d’une partie des maisons passées sous influence bolloréenne saute aux yeux. Fayard est devenu le symbole le plus voyant de cette dérive, notamment avec la nomination de Lise Boëll, ancienne éditrice d’Eric Zemmour, et avec la publication de figures de plus en plus clairement situées à l’extrême droite. Au point que, là aussi, des auteurs cherchent à récupérer leurs droits pour ne plus être associés à cette ligne.
Dans ce contexte, Grasset faisait figure de maison encore debout, encore identifiable, encore un peu libre. C’est sans doute ce qui la rendait insupportable. Olivier Nora incarnait précisément cela : une maison qui n’était pas encore totalement réduite à une filiale obéissante. Son éviction ressemble donc moins à une décision de gestion qu’à une opération de discipline.
Sur les causes, il faut rester honnête : officiellement, c’est flou. Mais ce qui revient avec insistance, c’est un désaccord éditorial autour du prochain livre de Boualem Sansal, arrivé récemment chez Grasset. D’autres sources évoquent plus largement une friction avec la nouvelle reprise en main idéologique du groupe. En clair, le mot à retenir est simple : contrôle.
Et la réponse des écrivains est, pour une fois, à la hauteur du scandale. Une vague de départs a suivi presque immédiatement. Parmi les noms cités figurent Virginie Despentes, Bernard-Henri Lévy, Vanessa Springora, Sorj Chalandon et d’autres auteurs de premier plan. Tous disent à peu près la même chose : ils ne veulent pas devenir les figurants littéraires d’une guerre idéologique menée par un actionnaire qui traite la culture comme un territoire à conquérir. Lire : Le Monde
C’est là que l’affaire devient plus grave qu’un simple conflit de personnes. Quand des écrivains quittent en masse une maison comme Grasset, ce n’est pas un caprice de salon. C’est un signal d’alarme. Cela veut dire que la confiance est cassée. Cela veut dire aussi que la littérature sent venir la laisse avant même qu’on la lui accroche au cou.
On nous dira sans doute qu’il ne s’agit que de stratégie, de management, de réorganisation, de synergies, de développement. Toute la bouillie managériale habituelle. Mais quand le résultat concret est toujours le même, plus de verticalité, plus de docilité, plus de place pour les voix réactionnaires, et moins d’air pour le reste, il faut arrêter de jouer aux idiots utiles. Ce n’est pas une modernisation. C’est une mise au pas.
Le plus navrant, au fond, est qu’on touche ici à ce que l’édition devrait protéger en priorité : la pluralité, le désaccord, le risque, l’inconfort, la contradiction. Tout ce qu’une logique de camp, de croisade culturelle et de verrouillage idéologique déteste par nature. À ce rythme, certaines maisons n’éditeront bientôt plus des livres. Elles publieront des consignes.
Et voilà pourquoi cette affaire Grasset dépasse largement Grasset. Elle raconte une époque où des groupes industriels veulent non seulement posséder des médias, mais aussi régler le ton du débat public, choisir le cadre moral, trier le dicible et récompenser les bons soldats. Quand l’édition commence à sentir le plateau de CNews en couverture jaune et lettres vertes, il est temps de s’inquiéter sérieusement.






