Actuel, Bizot et la contre-culture retrouvée
En rangeant un placard, je suis retombé sur une pile de magazines Actuel des années 70. Une plongée inattendue dans la contre-culture, Bizot, Crumb et une liberté de ton aujourd’hui presque disparue.

Actuel, Jean-François Bizot et l’odeur de la contre-culture retrouvée
En faisant un peu de rangement chez moi, au fond d’un placard que je n’avais pas ouvert depuis des lustres, je suis retombé sur une pile de magazines Actuel.
Pas quelques numéros isolés. Une vraie tranche d’histoire. Les premiers Actuel, ceux de la nouvelle série lancée en octobre 1970 par Jean-François Bizot. Du numéro 1 jusqu’au numéro double 22-23 de juillet, août et septembre 1972. Et en bonus, les numéros 36 et 43. Autant dire une petite machine à remonter le temps.
Je me suis replongé dedans avec un mélange très agréable de nostalgie et d’amusement. Ces magazines ont vieilli, évidemment. Mais pas tant que ça. Surtout pas dans leur manière de regarder le monde de biais, de refuser les cases et de préférer les marges au centre.
Actuel, un magazine pas comme les autres
Quand Jean-François Bizot relance Actuel en octobre 1970, il ne s’agit pas d’un simple magazine culturel. C’est un manifeste imprimé. L’été précédent, lors du festival d’Amougies, circule déjà un numéro 0 d’Actuel nouvelle formule. Un petit magazine de free jazz, au tirage encore confidentiel, fondé en octobre 1968, que Bizot vient tout juste de reprendre et de détourner vers un projet beaucoup plus vaste.
À l’époque, la presse française est encore très compartimentée. D’un côté l’information sérieuse. De l’autre le divertissement bien rangé. Actuel arrive comme un ovni, inspiré par la presse underground américaine, Rolling Stone, The Village Voice, Oz, et toute la galaxie psychédélique et libertaire de la fin des années 60.
C’est un magazine qui ne demande pas l’autorisation. Il observe, raconte, provoque parfois. Et surtout, il donne la parole à des gens qu’on n’entend nulle part ailleurs.
Une écriture libre, parfois chaotique, souvent brillante
En relisant ces numéros aujourd’hui, ce qui frappe le plus, c’est la liberté de ton. Les articles sont longs, digressifs, parfois confus. Mais ils respirent une sincérité totale.
On sent que les auteurs écrivent ce qu’ils vivent, ou ce qu’ils ont vraiment envie de comprendre. Pas ce qu’il faudrait écrire pour rentrer dans une ligne éditoriale propre et bien peignée.
Les sujets s’enchaînent sans transition. Un reportage sur une communauté hippie. Une interview improbable. Une plongée dans l’underground musical. Un texte sur les drogues psychédéliques écrit comme un carnet de bord.
Le lecteur n’est jamais pris par la main. Il est invité à se perdre. Et c’est précisément ce qui rend la lecture encore réjouissante aujourd’hui.
La place centrale de l’image et des dessinateurs
Actuel, ce n’est pas seulement des textes. C’est aussi une identité visuelle très forte.
Les dessins, les collages, les mises en page explosées participent pleinement au propos. Le magazine ne cherche pas à être beau au sens classique. Il cherche à être vivant.
Parmi les dessinateurs présents, impossible de ne pas citer Robert Crumb. Son trait immédiatement reconnaissable, son humour cru, ses obsessions, son regard acide sur l’Amérique et sur lui-même trouvent dans Actuel un terrain d’expression idéal.
Crumb n’est pas là pour illustrer gentiment un article. Il est là pour déranger, pour commenter, pour ajouter une couche supplémentaire de malaise ou de lucidité.
À ses côtés, on croise d’autres figures majeures de la bande dessinée underground et de l’illustration, françaises et internationales. Le dessin n’est jamais décoratif. Il est un discours à part entière.
Relire Actuel aujourd’hui
Replonger dans ces numéros plus de cinquante ans après leur publication, c’est constater à quel point Actuel a marqué son époque. Mais aussi à quel point certaines questions restent étrangement actuelles.
La défiance envers les discours officiels. Le besoin d’expérimenter d’autres manières de vivre. La curiosité pour les cultures alternatives. La volonté de relier musique, politique, société et art sans cloisonnement.
Bien sûr, certains textes sentent leur époque. Certains enthousiasmes peuvent faire sourire. Mais c’est un sourire bienveillant. Celui qu’on adresse à une génération qui cherchait, parfois maladroitement, mais avec une énergie folle.
Ces magazines, retrouvés au fond d’un placard, ne sont pas que des souvenirs personnels. Ce sont des fragments d’une histoire culturelle que l’on aurait tort de réduire à une simple parenthèse hippie. Actuel a semé des graines. Beaucoup ont germé ailleurs, plus tard, sous d’autres formes.
Et franchement, les relire aujourd’hui, c’est aussi se rappeler qu’un magazine peut être un espace de liberté totale. Sans algorithme. Juste du papier, de l’encre et des idées.
Mais que reste-t-il de cette liberté aujourd’hui ? Je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire ce nouveau billet : Qu’en est-il 56 ans plus tard ?
En référence un chapitre du livre de Michaël Rolland « 1968 entre libération et libéralisation la grande bifurcation » est consacré au magazine. Actuel (1970-1975) et les contre-cultures des années 1968 en France.





