Actuel : 56 ans plus tard, avons-nous régressé ?

En feuilletant les numéros d’Actuel parus en 1970, on mesure à quel point la liberté d’écrire et de penser s’est rétrécie en 56 ans. Ce recul n’est pas une impression : c’est une trajectoire. Reste une question inquiétante. Vers quoi allons-nous maintenant ?

Magazines Actuel des années 1970 posés à côté d’un smartphone moderne, contraste entre presse papier et écriture numérique

1970. Des idées imprimées, imparfaites, libres.
2026. Un écran lisse, silencieux, sous contrôle.

Ce que Actuel ne ferait plus aujourd’hui. Et la question que ça pose

En relisant ma collection d’Actuel parue au début des années 1970, une évidence s’impose immédiatement.
Beaucoup de lecteurs d’aujourd’hui n’ont jamais connu ce journal. Il faut donc commencer par là.

Actuel n’est pas un produit contemporain.
Il ne s’agit pas d’un média né avec Internet.
Il ne s’agit pas d’un titre post-réseaux sociaux.

Actuel paraît il y a plus de cinquante ans.
En 1970.
Il y a exactement cinquante-six ans.

Et pourtant, la liberté d’écrire, de dessiner et de penser qui s’y déploie est, à bien des égards, plus large que celle que nous connaissons aujourd’hui.

Ce constat n’a rien de nostalgique.
Il est factuel.

Actuel, un magazine né dans un monde sans filtres automatiques

Dans les années 1970, Actuel évolue dans un paysage médiatique sans algorithmes, sans modération en temps réel, sans indignation instantanée.
Les textes paraissent. Les dessins sont publiés. Les idées circulent.

Il n’y a pas d’anticipation permanente de la réaction.
Pas de calcul sur la réception morale d’un propos.
Pas de validation préalable par des grilles idéologiques mouvantes.

Les auteurs écrivent, parfois mal, parfois excessivement, parfois brillamment.
Ils avancent des idées, se trompent. Parfois ils corrigent… ou non.

Ce droit fondamental à l’erreur intellectuelle est partout dans Actuel.
C’est précisément ce qui rend ces pages encore frappantes aujourd’hui.

Quelques exemples suffisent à comprendre ce qu’était réellement Actuel.

Une liberté qui ne demande pas la permission

Ce qui saute aux yeux à la relecture, ce n’est pas la provocation.
C’est l’absence totale de demande d’autorisation.

Les textes ne cherchent pas à être acceptables.
Ils ne cherchent pas à cocher des cases et ne cherchent pas non plus à prouver leur conformité morale.

Ils cherchent à comprendre, à explorer, à secouer.

Aujourd’hui, l’écriture publique fonctionne différemment.
Avant même d’écrire, on anticipe.
Avant même de penser, on ajuste.
Avant même de publier, on neutralise ce qui pourrait poser problème.

La liberté d’écrire existe toujours.
Mais elle est conditionnelle.

Quand le cadre devient plus important que le contenu

Dans Actuel, les sujets se mélangent librement.
Musique, politique, drogues, sexualité, spiritualité, bande dessinée, sciences marginales.

Aucune hiérarchie.
Aucune signalétique.
Aucune mise à distance préventive.

Aujourd’hui, chaque sujet doit être encadré, contextualisé, balisé.
Parfois excusé à l’avance.

Le lecteur n’est plus présumé intelligent ou autonome.
Il est présumé potentiellement choqué, offensé ou mal interprétant.

Ce glissement est fondamental.
Il ne s’agit pas de censure frontale.
Il s’agit de normalisation.

Le dessin devenu suspect

Les dessins publiés dans Actuel sont dérangeants, ambigus, parfois inconfortables.
Ils ne livrent pas de message clé en main.
Ils obligent à penser.

Aujourd’hui, ce type de dessin serait disséqué hors contexte, extrait, partagé, condamné en quelques heures.
Non pas pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il pourrait laisser entendre.

L’ambiguïté est devenue suspecte.
L’ironie est devenue dangereuse.
Le second degré est devenu un risque.

Ce n’est pas un progrès.
C’est un appauvrissement.

Cinquante-six ans de progrès techniques. Et après ?

En cinquante-six ans, la technologie a explosé.
Les moyens de publication sont devenus accessibles à tous.
La diffusion est instantanée.
La parole est démultipliée.

Et pourtant, l’espace mental accordé à la pensée libre s’est réduit.

Pas par interdiction brutale.
Par pression diffuse.
Par peur de mal faire.
Par peur de mal penser.

Relire Actuel aujourd’hui ne consiste pas à dire
« c’était mieux avant ».

Cela consiste à poser une question beaucoup plus dérangeante
comment une société hyperconnectée peut-elle tolérer moins de liberté intellectuelle qu’en 1970 ?

Vers quoi allons-nous ?

La question n’est plus celle du passé.
Elle est celle de la trajectoire.

Si la normalisation se poursuit.
Si l’autocensure devient la norme.
Si l’erreur intellectuelle continue d’être traitée comme une faute morale.

Alors la liberté d’écrire ne disparaîtra pas.
Elle deviendra méconnaissable.

Actuel ne serait sans doute pas interdit aujourd’hui.
Il serait simplement impossible à produire.

Et c’est peut-être cela, le signal le plus inquiétant.

L’exemple très concret des VPN : un signal faible qui en dit long

Cette régression des libertés intellectuelles n’est pas qu’une affaire de mots ou d’idées abstraites.
Elle se manifeste aussi de façon très concrète, technique, presque administrative.

La polémique actuelle autour de la possible restriction, voire de l’interdiction des VPN en France en est un bon exemple.
Officiellement, il s’agit de lutter contre le piratage, la fraude ou des usages jugés problématiques.
Dans les faits, on touche à un outil qui permet aussi, et surtout, de préserver une forme élémentaire de liberté numérique.

Un VPN ne sert pas uniquement à contourner des règles.
Il sert à protéger sa vie privée.
À limiter la traçabilité systématique.
À accéder à l’information sans être immédiatement profilé, catalogué, surveillé.

Remettre en cause cet outil, même partiellement, c’est envoyer un message clair
la liberté est tolérée tant qu’elle reste visible, identifiable et contrôlable.

De la liberté d’écrire à la liberté de circuler numériquement

Le parallèle avec Actuel n’est pas artificiel.
Dans les années 1970, la liberté d’écrire reposait sur un principe simple
on publie, puis on débat.

Aujourd’hui, la logique s’inverse
on encadre d’abord, on surveille ensuite, et on débat éventuellement après.

La remise en question des VPN s’inscrit exactement dans cette trajectoire.
Il ne s’agit pas d’une interdiction brutale.
Il s’agit d’un encadrement progressif, présenté comme raisonnable, technique, nécessaire.

Comme pour la liberté d’expression, ce n’est pas la suppression qui inquiète le plus.
C’est l’habituation.
L’idée que certaines libertés deviennent suspectes par défaut.

Une même logique, sous des formes différentes

Qu’il s’agisse d’écrire un article, de dessiner une idée ou de protéger sa navigation en ligne, le mécanisme est le même.
La liberté n’est plus un point de départ.
Elle devient une exception à justifier.

Relire Actuel aujourd’hui permet de mesurer ce glissement.
Non pas avec nostalgie.
Mais avec lucidité.

La question n’est donc plus seulement
« que ne ferait plus Actuel aujourd’hui ? »

La vraie question est
combien de libertés jugées normales en 1970 sommes-nous en train d’accepter de voir restreintes, au nom du confort, de la sécurité ou de la bonne conduite ?

Et surtout
jusqu’où irons-nous sans même nous en rendre compte ?

 

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